Par Annabelle Perceval
On les voulait, on les a faits, on les a.
Mais au-delà de tous les lâcher-prise nécessaires : gestion de l’agrandissement de la cellule familiale (deuil du couple d’antan), rythme incessant du nourrir – laver – vêtir – distraire – éduquer – réconforter, inquiétudes chroniques liées aux Grandes étapes (psychomotricité, marche, propreté, langage, maladies infantiles, éducation collective, jalousies dans la fratrie, etc.), toutes ces responsabilités qui nous enchantent et s’infiltrent dans tous les compartiments de notre vie sans laisser de place, quelque chose d’autre parfois surgit.
Ce sentiment intense de lutte que nous, parents, exprimons à l’encontre de notre enfant (« la chair de notre chair ») lors d’une situation pourtant tout à fait anodine (toutes celle où nous souhaitons le contraindre à faire quelque chose que nous jugeons non négociable : dire bonjour, ramasser ses affaires, terminer son assiette, dire pardon, etc.)
Ces accrochages, dont on parle peu, ou avec beaucoup de difficultés (même à ses amis) et qui donc génèrent de la souffrance (puisque non dite), peuvent se terminer en « drame », lors duquel le parent se laisse aller à sa colère, sa déception, sa haine parfois (physique ou morale)…
Que s’y passe-t-il ? L’enfant, émotionnellement immature, se laisse submerger par des émotions qu’il ne sait pas gérer (frustration, peur, etc.) ; le parent, quant à lui, laisse son enfant intérieur prendre le pas sur la conscience objective de son Moi adulte, en réagissant de façon identique (par résonance du passé dans le présent).
Exemple : j’exige (mauvais départ : on ne répond jamais favorablement à un ordre ou une exigence) de mon enfant qu’il ramasse ses jouets, je la blâme (j’enfonce le clou, je l’imperméabilise contre la motivation naturelle), il ne veut pas s’exécuter ; je me sens traité avec mépris, je suis déçu, je me centre sur mes émotions négatives et j’oublie ce que je veux faire de cette situation (mon intention) ; je fais des reproches, devant ses pleurnichements, je peux même sentir monter la colère en moi, l’auto-dévalorisation me submerger (« je ne suis pas capable de lui faire ranger ses jouets ») et avoir envie de la laisser s’exprimer à l’aide de gestes brusques automatiques et connus par le passé, quand j’étais moi-même enfant.
Ce qui se joue alors véritablement n’est pas l’opposition d’un parent à son enfant, mais bien l’affrontement de deux enfants désespérément pris au piège de leurs émotions douloureuses.
C’est ainsi que ces épisodes peuvent être bouleversants, tant pour l’enfant que pour le parent, car la communication dérape, le parent répondant par le biais de son enfant intérieur « blessé », via des émotions telles que la jalousie, la haine, la colère, etc.
Oui, on peut ressentir de la haine pour son enfant lors de certaines altercations, et ce sentiment peut parfois même s’installer et provoquer un éloignement du parent et de son enfant, tellement l’émotion est présente et ressentie par les deux parties. Parfois, la culpabilité du parent (qui ne peut accepter de ressentir de tels sentiments à l’égard de son enfant) est telle, qu’il se replie sur lui-même. Et le temps est terriblement long pour l’enfant actuel et intérieur qui souffre de l’éloignement des personnes qu’il aime.
Pour s’aider à assouplir ces réactions épidermiques et mieux gérer ces petits conflits (qui peuvent devenir grands), il est important de :
- choisir les moments que l’on passe avec son enfant (même le repas ou le bain qui sont systématiques peuvent être choisis, c’est-à-dire regardés et vécus avec le cœur et avec toutes leurs possibilités de complicité, d’apprentissage et d’échanges) (la CNV offre ici une méthode très efficace)
- de clarifier son intention : « j’ai envie de passer du temps avec lui, j’ai envie de partager, je voudrais qu’il développe telle compétence (confiance en soi, autonomie, respect d’autrui, etc.) »
- d’oser, dès que des sentiments disproportionnés surgissent, dire « Stop ! j’ai besoin d’une pause ! » et s’éloigner du foyer du combat, pour se ressourcer, faire le point sur ses émotions, et revenir ensuite, quand le calme s’est fait dans son esprit et son cœur.
NB : Certains parents redoutent de « baisser la garde » devant leur enfant et ainsi de ne plus se faire respecter de lui. N’ayez aucune crainte, votre enfant non seulement vous respectera encore plus, mais vous imitera quand il découvrira que vous choisissez de ne plus vous laisser aller à la colère et que vous trouvez d’autres solutions. Et les moments passés ensemble, tous les moments passés ensemble, deviendront des occasions d’enrichissement mutuel illimité.
Cas pratique : ma fille, A., 3 ans, peut se mettre dans des colères terribles et très rapidement. En étant honnête avec moi-même, je reconnais que j’ai le même profil (n’oublions pas que nos enfants sont ce que nous sommes + ce qu’ils sont…). Au lieu de continuer à la gronder, lui faire des reproches sur sa façon de réagir, la menacer parfois (de ne plus rien faire avec elle), je choisis un jour de lui communiquer un truc pour gérer sa colère. Je lui explique que lorsqu’elle sent cette grosse colère qui arrive dans sa tête et dans son cœur, elle peut vite changer de pièce et aller soit courir, soit taper dans un coussin, soit dessiner férocement ce qui lui passe par la tête, soit sortir et pousser un grand cri (si l’heure est appropriée), bref exprimer sa colère et revenir une fois évacuée, pour en discuter calmement, si elle le souhaite.
A., lors de la colère suivante que je lui fais remarquer sans jugement dès les premiers signes, descend de sa chaise avec autorité, quitte la cuisine, se dirige vers l’escalier, le monte en tapant ses talons de rage sur le bois, et au bout de quelques marches, revient en arrière, visiblement détendue, puis dans la cuisine poursuivre son repas. Je la félicite sans exagération et nous passons à autre chose : elle a appris à trouver des solutions par elle-même et juger de leur efficacité, et nous n’avons pas rompu la communication.